Monstres

Franz von Stuck, Tête de Méduse (Haupt der Medusa), pastel sur papier, vers 1892

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Qu’il soit démesuré, difforme ou fait de parties hétérogènes, le monstre est à l’origine quelque chose de miraculeux, de prodigieux et donc, d’extraordinaire : généralement, un être, animal ou humain, qui sort de l’ordinaire de façon effrayante. Il apparaît le plus souvent comme une aberration de la nature (parfois surnaturelle, dans le cas des créatures légendaires, mythiques), hors des normes, le plus souvent laid. Du point de vue des arts plastiques, le monstre est du côté de la laideur et de la démesure : il représente un écart maximal par rapport à la norme admise du beau et de la beauté, l’excès, le trop, au point de symboliser ce qu’il peut y avoir de plus effroyable et terrifiant ; un être dont l’existence même est une menace. Par analogie du beau avec le bon et le bien, le monstre, y compris dans l’art, représente aussi un écart maximal par rapport à la morale et à la normale en général. Ainsi, quand c’est la norme qui paraît mauvaise, oppressante, la répugnance pour le monstre ou le monstrueux peut-elle se renverser en attrait et en sympathie : le monstre peut même inspirer la compassion, ou devenir séduisant.

Peintre d’Altamura, Thésée et le Minotaure, vase de Stamnos antique à figures rouges, vers -460 avant J.C.

Commençons avec un des monstres les plus connus de l’antiquité grecque : le Minotaure, mi taureau, mi homme. Il était emprisonné, en Crète, dans un bâtiment spécial, fait de couloirs en méandres, d’où il était impossible de sortir : le labyrinthe. Des jeunes gens lui étaient offerts en sacrifice. On le voit au moment où il va être mis à mort par l’un d’eux, Thésée, qui est parvenu à le surprendre et à ressortir du labyrinthe, grâce à l’aide d’Ariane, la fille du roi de Crète.

Le support de l’image est une céramique de la Grèce antique. Elles sont généralement bicolores, rouge-orangé sur fond noir, comme dans notre exemple, ou en noir sur fond rouge. Le dessin est linéaire, fin et précis, aux contours fermés. Ces céramiques, aux formes variées, sont la source la plus abondante en illustrations de la mythologie. Elles montrent surtout les personnages eux-mêmes, souvent en action, avec peu de décor.

Tête de Gorgone ou Méduse, mosaïque romaine antique

Autre monstre célèbre de l’antiquité méditerranéenne, Méduse avait des serpents à la place des cheveux et surtout un regard qui transforme en statue de pierre quiconque la regarde en face. Son aspect a beaucoup évolué : malfaisante et d’une laideur repoussante dans les temps archaïques, elle devient une jeune fille à la beauté fascinante, à la chevelure serpentine et au regard pétrifiant, victime de la jalousie d’Athéna et de l’aventurier Persée, qui lui trancha la tête. On pense que son personnage aurait été d’abord un masque rituel.

Le thème du regard, de l’image et du miroir (le bouclier-miroir de Persée qui lui permit de piéger Méduse), la transformation en statue, la laideur ou la beauté, le masque archaïque de la Gorgone (Gorgoneiondont le récit de la décapitation garde la trace), mais aussi la combinaison d’aspects hétérogènes, voire contradictoires (la beauté qui fait peur, ou qui tue, par exemple) qui fait le monstre : autant de thèmes qui intéresseront fortement les artistes et stimuleront leur imagination ! De là, une grande diversité de représentations et l’attrait que Méduse continue d’exercer, y compris au cinéma et même dans certains jeux vidéo.

Le Caravage, Méduse, vers 1597

Voici donc une des représentations les plus fameuses de Méduse, à la fin de la Renaissance. L’une des versions du mythe dit que Persée rapporta la tête coupée de Méduse et l’offrit à Athéna, qui l’accrocha au bouclier ou cuirasse magique des dieux, l’égide. L’artiste a tenté de reproduire l’égide en tendant sa toile sur un châssis rond, afin d’en faire une sorte de bouclier d’apparat.

L’image du Caravage insiste sur l’expression de l’effroi dans le regard de Méduse, au sens double de celui qu’elle inspire et de sa propre surprise de mourir. Il joue aussi sur une ambiguïté due à différentes versions du mythe, où Méduse est tantôt du genre masculin, tantôt du genre féminin : difficile d’en décider sur cette image.

Goya, Le géant, 1808

Autre espèce de monstruosité : l’extrême, qui s’éloigne démesurément de la moyenne. Ici, c’est le géant, l’une des figures les plus anciennes du monstre, celle de la force écrasante, qui dépasse tout. L’un de ses derniers exemplaires au cinéma sera King-Kong.

Pour suggérer cette démesure, l’artiste utilise les ressources de la perspective : le monstre apparaît à l’horizon, là où d’habitude les choses ou les êtres paraissent beaucoup plus petits qu’au premier plan d’où l’on regarde. Or, il occupe quasiment toute la hauteur du ciel visible, encore n’est-ce qu’à mi-corps ! En-dessous, une foule d’êtres humains et de bêtes terrorisés fuient en tous sens : il paraissent minuscules comme des fourmis, comme lorsque nous les voyons de très haut (d’une tour, par exemple). L’artiste nous fait ainsi sentir immédiatement la démesure presque inconcevable que représente le géant.

Odilon Redon, Cyclope, 1914

Le cyclope est aussi une espèce de géant, dans la mythologie grecque, dont l’un d’eux, Polyphème, est bien connu des lectrices et lecteurs d’Homère. Non seulement est-il un géant, mais il n’a qu’un œil et mange volontiers de la chair humaine !

Ici, l’artiste moderne en enrichit la représentation en le peignant dans une ambiance onirique, apparemment douce et fleurie, devant laquelle on hésite entre le rêve et le cauchemar. D’autre part, son visage est réduit à l’expression de son attribut distinctif : un œil unique.

Il est à noter que le peintre utilise le même procédé que Goya (dont il s’est peut-être inspiré) en faisant apparaître la figure du géant derrière l’horizon, de telle sorte qu’elle occupe, là encore, une part importante du ciel dans le tableau.

Le cyclope demeure souvent le symbole de la force brutale et inhumaine, notamment dans cette œuvre de Jean Tinguely : le Cyclop, dont une partie importante est dédiée aux victimes de la Shoah.

Odilon Redon, Cyclope souriant, gravure, 1883

Si le monstre est généralement effrayant, la fantaisie de l’artiste peut en faire une figure grotesque, comique et, ainsi, parfois sympathique.

On retrouve fréquemment ce procédé aujourd’hui dans la bande-dessinée et surtout le cinéma, mais aussi naguère dans les programmes télévisés pour enfants, avec par exemple Casimir, le « monstre gentil » (chef d’oeuvre du genre) :

Hergé, le Yéti, planche de Tintin au Tibet, 1960

Le Yéti est une autre figure, probablement légendaire, qui nous vient cette fois d’Extrême-Orient. Il est devenu fameux grâce à son apparition dans la célèbre bande-dessinée d’Hergé : Tintin au Tibet.

D’abord effrayant, ce monstre s’avère doué de sentiments et finit par montrer une bonté inattendue : un autre « monstre gentil », prédécesseur de Casimir en somme ! La planche, bel exemple de composition narrative, montre la rencontre, qui commence mal : il est fâché, tout simplement parce que Tintin et ses compagnons se sont introduits, sans le savoir, dans la caverne qu’il habite (où il a probablement ses réserves de nourriture).

Le cyclope Polyphème, Grèce, - 200 ans avant J.C.

Le cyclope Polyphème, Grèce (ou copie romaine ?), vers – 200 ans avant J.C.

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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