Art et propagande

Boris Vladimirsky, Des roses pour Staline, 1949

Boris Vladimirsky, Des roses pour Staline, 1949

Diaporama en powerpoint : Art_et_propagande

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La propagande, au sens que nous lui donnons aujourd’hui, est une méthode pour agir sur l’opinion publique. Le but est de rassembler l’opinion dans le sens d’une « pensée unique ». Il s’agit de faire consentir une majorité à une même décision et/ou à une croyance, voulues d’avance par un groupe d’intérêts. La propagande semble alors nécessaire parce qu’il peut exister des contradictions, des doutes ou une certaine indifférence. Il faut convaincre, en abattant l’indifférence, les résistances et les opinions contraires ou concurrentes. Mais, ceux qui utilisent la propagande croient que le plus grand nombre ne peut être persuadé qu’en agissant sur des émotions primaires et non en laissant réfléchir. Pour agir en même temps sur un grand nombre d’individus inconnus et les conduire à croire, à vouloir et accepter tous la même chose au même moment, on utilise simultanément et de façon coordonnée un ensemble de techniques, à base d’images et de slogans. On assure leur diffusion la plus large et la plus diversifiée possible, sur un grand nombre de supports et de médias (internet en est devenu un moyen privilégié aujourd’hui). Cette propagande moderne sera inventée en démocratie pour convaincre les peuples de participer à la première guerre mondiale, en 1914-18. Elle se développera et se perfectionnera dans les régimes fascistes, communistes, totalitaires, mais aussi dans les démocraties. Enfin, n’oublions pas que la « publicité », autrefois appelée réclame, est également de la propagande : elle utilise les mêmes techniques et fait la promotion, non seulement des marchandises, mais aussi de la « société de consommation » comme mode de vie, opposé à d’autres façons de vivre. Comme la propagande utilise surtout des moyens d’agir sur les émotions par le moyen d’images visuelles et de textes imagés, mais aussi de musiques et de sons, elle rencontrera tous les arts, y compris le cinéma. Certains artistes s’intéresseront aussi à la propagande et tenteront d’en faire de l’art. Cependant, on peut parfois estimer légitime, du moins indispensable, d’utiliser la propagande afin de contrer celle de l’adversaire ou de l’ennemi.

Alfred Leetle, Lord Kitchener wants you, 1914

Cette affiche fut conçue pour le recrutement militaire en Grande-Bretagne, au début de la guerre. C’est le point de départ de la propagande moderne. Il fallait convaincre les jeunes hommes, qui ne se sentaient pas toujours concernés, de s’engager pour se battre sur le continent européen.

Le portrait est celui du « ministre » de la guerre à ce moment là, dont l’image vient à la place de son nom (tout le monde le connaît) dans le slogan qui remplit toute l’affiche. Cela produit une union étroite de l’image et du texte. L’image capte l’attention et influe sur la lecture du texte. Le texte dicte la signification de l’image.

Lors Kitchener regarde bien en face, devant lui, et pointe son doigt (agrandi par rapport au visage) vers celui qui regarde l’affiche : chacun se sent ainsi appelé et concerné. Le sujet de la phrase du slogan est un appel fort au sentiment patriotique : « Your country » ; c’est « ton pays », « ta terre » qui « a besoin de toi » : il s’agit aussi de provoquer un sentiment de culpabilité chez celui qui ne voudrait pas s’engager.

El Lissitzky, Battre les blancs avec le coin rouge, 1919

Les artistes novateurs en Union Soviétique, notamment les constructivistes vont tenter de mettre en commun les inventions visuelles de l’art moderne et les techniques visuelles de l’affiche à des fins de propagande. Ils n’hésiteront pas à utiliser un symbolisme abstrait, en pariant sur l’intelligence des spectateurs ; cela n’est pas dans l’esprit de la propagande ! Mais ces artistes modernes pensaient, généreusement, que la révolution avait véritablement changé les esprits, ou allait le faire dans un avenir proche.

Le triangle rouge symbolise l’armée rouge bolchevique, mais aussi son dynamisme, sa force, capable de frapper l’ennemi, les « blancs » comme on appelait alors les troupes restées fidèles à l’ancien régime renversé, en plein cœur. On reconnaît, autour de ce triangle, des petits éléments géométriques flottants, comme dans ses peintures, appelées proun. Ces éléments représentent l’utopie d’un espace cosmique construit. Ainsi, l’artiste situe l’événement révolutionnaire de la guerre civile (1919) dans cette dimension universelle : il lui donne un sens dramatique qui dépasse l’histoire humaine.

El Lissitzky, projet de tribune avec Lénine, 1920

Il était aussi architecte et, comme tous les constructivistes, il espérait entièrement reconstruire et réaménager le monde. Ce projet de tribune, tout en étant une œuvre de propagande, s’inscrit dans ce projet global, dont il fait aussi la propagande.

L’inclinaison de la poutre métallique qui porte l’ensemble suscite un sentiment de dynamisme. Mais il vise aussi un but pratique : l’inclinaison facilite le fonctionnement de l’ascenseur par lequel l’orateur est porté vers la chaire. Le constructivisme est aussi une célébration de la beauté industrielle, c’est-à-dire de la maîtrise humaine de la nature comme projet de civilisation.

Exposition universelle de 1937 à Paris, les pavillons allemand/nazi et russe/soviétique face à face

Deux ans avant la deuxième guerre mondiale, les deux régimes alors les plus antagonistes sont placés face à face lors de l’exposition universelle. On peut se demander pourquoi : volonté de neutralité, d’équilibre (avec la tour Eiffel dans l’axe entre les deux) ? Mais le résultat, c’est surtout le sentiment d’un affrontement, d’un choc !

L’architecture des deux bâtiments est d’un style officiel, lourd, dérivé du néo-clacissisme (comme les palais de Chaillot et de Tokyo) réinterprété en réaction à l’architecture moderne. C’est un style qui se veut imposant, en privilégiant le plein, la masse, sur le vide, dans l’esprit du « retour à l’ordre », opposé à celui des avant-gardes (cubisme, futurisme, Dada, surréalisme…).

On remarque tout de même quelques différences entre le pavillon allemand et le pavillon soviétique. L’avant du pavillon allemand est strictement vertical, c’est comme un donjon carré qui domine le reste des bâtiments horizontaux rangés derrière lui, surmonté d’un aigle. Le pavillon soviétique est d’une allure plus dynamique : on voit que les volumes forment un tout s’élevant graduellement et se portant vers l’avant et vers le haut, dans un élan magnifié par la grande statue, qui représente un ouvrier et une paysanne, l’un brandissant le marteau, l’autre la faucille, emblèmes du régime soviétique des travailleurs.

Affiches de propagande du parti national-socialiste (nazi) : pour les élections de 1932 et pour les jeunesses hitlériennes (1939)

Les nazis ont le culte du corps et de la force : « l’aryen » doit être prêt, comme on le voit sur cette affiche, à écraser tout ce qui menace la « race des seigneurs » (tel est leur vocabulaire). Sur l’affiche, il ressemble à une statue néo-classique habillée. Les « ennemis » sont tout petits sur l’affiche et très enlaidis, difformes. La différence de taille joue avec les mêmes codes hiérarchiques que les arts de l’antiquité orientale, comme en Mésopotamie et en Égypte, où les « grands de ce monde » sont représentés comme des géants, à côté des « inférieurs », des « petits », des gens ordinaires. Parmi les « petits » sur cette affiche, l’homme qui porte des lunettes est une caricature haineuse représentant l’image que les antisémites se font du Juif.

L’affiche pour les « jeunesses hitlériennes » repose sur l’identification : le jeune homme s’identifie à Hitler, dans l’espoir de devenir comme lui plus tard. Les regards sont tournés dans la même direction. Le garçon, encore très jeune, regarde vers le haut, ce qui rappelle aussi l’idéalisme supposé de la jeunesse. Hitler regarde droit devant lui : il est représenté comme un homme mûr, qui sait ce qu’il veut : le guide (führer). Il se présente aussi comme une apparition : c’est qu’il occupe toute la pensée du garçon. Celui-ci est blond, aux joues roses, mince, fier : le type « idéal »…

Affiche de propagande soviétique à la gloire de Staline, montrant qu’il est l’héritier de Marx, Engels et Lénine, fondateurs du régime, 1953

Sur fond de drapeau rouge flottant au vent, Staline figure au même niveau que les trois grands fondateurs du régime communiste. Marx et Engels en sont les théoriciens et Lénine, celui qui fit advenir la révolution dans l’ancien empire du tsar russe. Staline apparaît comme celui qui vient après, mais devant. En dessous d’eux, le peuple avance, dans la direction indiquée par les regards des quatre grandes figures. Le peuple semble sortir, émaner d’eux.

Mont Rushmore, les « pères fondateurs » des Etats-Unis, Georges Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt, Abraham Lincoln, sculptés dans la roche, 1927-39

Nous l’avons vu, les démocraties usent aussi de la propagande moderne, qu’elles ont inventée. Elles l’utilisent toujours aujourd’hui, notamment par la « publicité », mais aussi par le cinéma, par exemple.

Cette célèbre sculpture, qui représente les « quatre plus importants présidents des États-Unis », forme une image qui ressemble beaucoup à l’affiche soviétique ci-dessus. On retrouve un même style néo-académique, « monumental » et « réaliste« , simplifié. Il doit être compris tout de suite et sans ambiguïtés, comme une affiche de « publicité ».

Son but est de marquer la victoire des blancs sur les Indiens et leur emprise totale sur l’ensemble du territoire. En effet, ce monument a été décidé par les autorités locales pour « favoriser le tourisme » (on voit le lien entre propagande et « publicité »), mais aussi pour commémorer les « 150 premières années de l’histoire des États-Unis », comme s’il ne s’était rien passé avant sur ces terres. De plus, le Mont Rushmore est sacré pour les Indiens, il abrite des esprits d’ancêtres et se trouve sur un territoire qui devait pourtant leur appartenir, d’après les traités.

Les images de cette sculpture spectaculaire, estampes et photographies, sont largement diffusées sur différents supports, y compris dans la culture pop (pochettes de disques, t-shirts, etc.) ce qui fait de son message une évidence, occultant complètement l’histoire du lieu. On atteint ainsi un des buts essentiels de la propagande : occuper l’attention sur le contenu désirable et faire oublier tout ce qui peut compliquer ou/et contredire le récit officiel, donc interdire la réflexion.

James Montgomery Flag, affiche pour le recrutement avec l'Oncle Sam, 1917

James Montgomery Flag, affiche pour le recrutement militaire, avec « l’Oncle Sam », 1917

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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