Portrait et caricature

Gérard, Juliette Récamier, 1805

François Gérard, Juliette Récamier, 1805

Diaporama en powerpoint : portrait

Diaporama en PDF : portrait

Portrait funéraire de jeune homme du « Fayoum », Égypte romaine, entre le Ier et le IVe siècle

Nous sommes à la rencontre de deux cultures, pendant l’antiquité, quand L’Egypte faisait partie de l’Empire romain.

Ces portraits dits « du Fayoum » sont les plus anciens exemples connus du portrait comme genre artistique, exécuté sur un support séparé (et non sur un mur). On les faisait du vivant du modèle. Généralement, on les accrochait dans la maison. Puis, à la mort du modèle, son portrait était placé sur la tête de la momie.

Le portrait joue un rôle social du vivant du modèle, qui acquiert son image, emblème de son identité. Ce droit était jadis réservé aux grands, dans l’Empire romain. Ici, il s’étend à des gens ordinaires, mais néanmoins plus riches que la moyenne, puisqu’ils ont les moyens de s’acheter un portrait.

Cependant, si la recherche de réalisme est évidente, notamment dans la technique employée, on sait que les peintres proposaient des images toutes faites ou esquissées, que l’on pouvait modifier plus ou moins pour atteindre la ressemblance avec le client. On retrouve, sous une pratique commerciale, la tendance de l’art égyptien à ramener les individus à des types, voire des stéréotypes ; dans l’art égyptien ancien, la forme générale comme symbole comptait plus que la particularité individuelle.

Mais, le réalisme est également là, avec des techniques héritées de l’art pictural grec et romain : ombres et lumières, dessin d’observation précis, attention à l’expression, à travers les traits du visage et surtout le regard, concourent à donner cet effet de présence saisissant ; la personne, représentée grandeur nature, semble être là devant nous.

Nous avons donc à la fois la représentation d’un individu unique et d’un type humain, qui suit toujours le même modèle (à quoi on reconnaît le style de ces portraits) d’un beau visage régulier, aux traits sereins, ouverts, surmonté d’une épaisse chevelure brune, bien coiffée, avec ces grands yeux qui semblent voir un ailleurs inconnu de nous.

Portrait de l’impératrice Renhuai, Chine, dynastie Song, XIe siècle

Dans l’art de la civilisation chinoise ancienne, notamment médiévale, c’est plutôt le type qui l’emporte sur l’individu.

Ainsi, ce portrait de princesse est-il très stylisé, au point que le caractère ornemental de la coiffe et du vêtement a autant d’importance que le visage lui-même.

C’est l’inscription qui nous apprend qu’il s’agit du portrait d’une personne réelle.

Mahomet recevant sa première révélation de l’Ange Gabriel, Perse, 1307

Cette image montre que la représentation du Prophète Mahomet n’a pas toujours été interdite dans le monde de l’Islam. Cela peut changer encore à l’avenir.

Mais on ne pouvait pas le faire dans n’importe quelles conditions. L’image reste interdite dans les lieux de culte, de même que dans le Coran ou les livres théologiques, mais elle est permise sur des supports comme les livres profanes, d’histoire ou de poésie.

Jean II le Bon, roi de France, avant 1350

Dans l’Occident médiéval, le portrait pouvait avoir une fonction importante. Ici, celui du roi ne servait pas seulement à en donner l’image pour l’accrocher dans un palais, mais elle pouvait le remplacer. Ainsi, un envoyé du roi pouvait faire signer en son nom un acte officiel en présence de son portrait, car la présence de son portrait valait pour la présence du roi lui-même.

Rembrandt, Portrait de Jean Six, Pays-Bas, 1654

L’individu devient de plus en plus central dans le monde moderne. L’artiste, auteur de son œuvre, apparaît en même temps. Rembrandt est l’un des tout premiers artistes à s’affirmer entièrement comme auteur et à marquer son œuvre de son empreinte personnelle. Cela se reconnaît à ce qu’il laisse apparente la touche de peinture, comme la trace de cette personnalité, contrairement aux peintres qui s’attachaient à faire disparaître la trace de la main et du geste.

De même, dans ce portrait, Rembrandt s’attache à ce qui particularise son modèle. La touche brosse à grands traits les vêtements et le fond sans aucun décor. Mais elle s’affine pour le visage et en détaille les irrégularités, les rides, et même les défauts. Le regard en sort et se dirige franchement, avec un air interrogateur, vers celui qui l’observe : le peintre, puis, à sa place, le spectateur. De plus, le modèle ne semble pas poser, mais saisi en mouvement, au moment où il va peut-être sortir quelque part.

Cette proximité dans l’espace entre le peintre et son modèle passe ainsi au spectateur, jusqu’à nous aujourd’hui.

Goya, La comtesse del Carpio, Espagne, XVIIIe siècle

Environ un siècle plus tard, Goya est l’un de ces artistes qui pousseront plus loin cette voie suivie par Rembrandt.

La pose semble un peu plus officielle : il s’agit d’une aristocrate espagnole. Mais le regard et l’expression du visage sont tout aussi francs que Jean Six. Le rendu du vêtement est plein de délicatesse et indique quelque chose de la fragilité du modèle. La comtesse, en effet, plus qu’une cliente, comme Jean Six vis à vis de Rembrandt, est une amie de Goya. Son portrait n’est pas seulement un achat, parce qu’il convient d’avoir son portrait quand on est une personne importante. La comtesse considère Goya comme un artiste dont l’œuvre a de la valeur en elle-même et elle lui achète des tableaux pour lui permettre de vivre et de continuer son œuvre : elle et son mari sont des mécènes. A cette époque, un mécène n’est pas une entreprise qui se fait de la publicité en « soutenant » un projet culturel, ni un collectionneur, c’est un individu, souvent un prince, qui estime de son devoir d’offrir aux artistes les moyens de réaliser leur œuvre pour le bien de tous et l’embellissement du monde : non seulement ils passent des commandes aux artistes, mais souvent, ils les hébergent et les intègrent même aux membres permanents de leur maison, comme des membres de la famille.

Dès lors, quelque chose de leur amitié et de cette confiance passe dans le tableau. Goya connaît bien son modèle et ça se voit : son visage est plein d’une certaine expression, une tristesse digne, que l’artiste a su capter. Or, on sait qu’elle était atteinte d’une maladie incurable lors de la réalisation de ce tableau et c’est ce qui transparaît dans la mélancolie de cette peinture.

David, Portrait de Mme Récamier, France, 1800

Mme Récamier était une grande dame très influente. Elle tenait un salon, c’est-à-dire un rendez-vous régulier chez elle où se retrouvaient les intellectuels et les artistes de son temps. Comme elle était belle et élégante, elle lançait aussi la mode. Elle est ici représentée par le peintre dans un costume et un décor de style empire. En effet, la Révolution française et Napoléon Ier se tournèrent vers l’antiquité romaine comme modèle, de la République pour les uns, de l’Empire pour l’autre : de là, ce style dépouillé, inspiré de ce que l’on savait alors de cette époque, notamment par les collections du Louvre.

Le style néo-classique de ce portrait est dépouillé, à la manière de l’image sévère que l’on se faisait alors de l’antiquité gréco-romaine. Mais la pose élégante et détendue de Mme Récamier montre aussi une certaine sensibilité aux plaisirs d’une vie où le loisir, favorable aux arts, a sa place. La simplicité du décor et le fond d’un brun sombre, presque monochrome, met en valeur la forme du corps et la fraîcheur de la jeunesse du modèle, alors âgée de 23 ans.

Courbet, Portrait de Charles Baudelaire, France, 1848

On retrouve le registre de l’intimité et de l’amitié. Baudelaire et Courbet se connaissent bien et le grand poète lui rend fréquemment visite. Il se sent chez lui dans l’atelier au point de s’y absorber dans la lecture, tandis que Courbet poursuit son travail pictural. Cette familiarité entre deux amis d’un même milieu social (contrairement à Goya par rapport à la comtesse del Carpio) fait tout le caractère de ce portrait, qui semble pris sur le vif, presque comme une photographie (inventée officiellement en 1839).

La simplicité du décor et les couleurs chaleureuses traduisent cette relation proche et confiante entre deux amis, qui partagent en outre de mêmes intérêts artistiques et sont tous deux parmi ceux qui ouvrent alors des voies nouvelles. En effet, la concentration de Baudelaire, bien rendue par le peintre fondateur du réalisme, montre aussi toute l’importance accordée par eux à la création artistique ou littéraire et l’énergie qu’ils y emploient tous deux ; cela donne à ce portrait de Baudelaire une certaine autorité qui contraste avec la familière simplicité du lieu.

Ce n’est plus le dépouillement élégant du néo-classicisme, bien fait pour devenir ce style officiel que Baudelaire et Courbet vont justement combattre, à la suite de leur aîné Delacroix, mais la pauvreté volontaire de qui se donne tout entier à une cause.

Il est important de noter qu’il s’agit là du portrait, non d’un personnage officiel, justement, non d’un homme de pouvoir, mais d’un poète. Ce portrait nous fait entrer dans l’intimité de cet esprit moderne qui fera, en principe, de l’artiste ou de l’écrivain le maître de son œuvre et de ses compagnons créateurs, autres artistes et poètes, ses seuls juges légitimes. Les créateurs commencent alors à former un groupe séparé et autonome.

Juan Gris, Portrait de Picasso, France, 1912

Voici juste un exemple d’art moderne, pour montrer que la ressemblance n’est pas seulement un enjeu purement réaliste. Le cubisme analyse la sensation et la transforme en un système de formes géométrisées. On a accusé le cubisme de déformer, de défigurer le réel tel que chacun le verrait, et même de rendre les choses méconnaissables en détruisant leur image « naturelle ».

Pourtant, ici, le portrait de Picasso par l’un de ses disciples est ressemblant : qui connaît les traits de ce peintre, déjà célèbre de son vivant (une vraie « star » !), pour l’avoir rencontré ou l’avoir vu en photographie, le reconnaîtra certainement.

Léonard de Vinci, Cinq têtes grotesques, après 1490

L’on connaît des exemples de caricature qui remontent à l’antiquité. On en trouve parfois au moyen-âge au détour d’une gargouille ou du chapiteau d’une colonne, à la façade d’une maison ou même dans un lieu de culte. Les artistes de la Renaissance s’y amusaient sur les murs de leurs ateliers.

Mais, la caricature ne devient pourtant un genre distinct et même une spécialité qu’à l’époque moderne, à partir du XVIIe-XVIIIe siècle. Elle est liée aux événements politiques de ce temps et elle en devient une expression artistique privilégiée, bien que souvent méprisée. Elle se développera et s’épanouira pour devenir un art à part entière grâce aux progrès de l’imprimerie, de l’estampe et notamment de son emploi dans les journaux illustrés, dont certains se spécialiseront dans ce mode d’expression. Un grand artiste comme Honoré Daumier lui donnera ses lettres de noblesse.

En attendant, les artistes de la Renaissance et surtout de l’âge baroque vont s’intéresser au grotesque et jeter les bases de l’art de la caricature, qui consistent en l’exagération des traits qui particularisent un visage, une physionomie, mais aussi en la recherche de ressemblances frappantes avec d’autres formes, généralement animales, végétales ou minérales, mais aussi éventuellement avec des objets familiers (autant de techniques qui serviront ensuite aux illustrateurs et aux auteurs de dessins animés).

Ici, Léonard de Vinci, dont les essais sont connus grâce à ses carnets, s’amuse à observer au dehors des physionomies plus ou moins déformées et ridicules (par rapport aux normes, ou « canons », de la beauté), et à les représenter telles quelles ou à les exagérer.

Caricatures de Marie-Antoinette et de Louis XVI, 1791

Dans le cas des dessins de Léonard de Vinci, l’intention de la caricature est comique, nullement hostile aux personnes représentées.

Mais, au XVIIIe siècle, la caricature devient une arme politique, une charge contre l’adversaire ou l’ennemi. Elle exprime alors un mépris et une hostilité vis à vis de la personne dont il est donné une image délibérément dégradante. On détruit l’image de l’autre, ce qui peut impliquer le désir de le détruire physiquement.

La caricature politique apparaît en Grande Bretagne, mais se développe rapidement en France révolutionnaire, notamment en réponse aux attaques des caricaturistes anglais qui sont hostiles à la Révolution.

Ici, ce sont la reine et le roi de France qui sont caricaturés. Ils sont transformés en animaux : elle en autruche (jeu de mot avec Autriche, pays d’origine de la reine) et lui en porc. Les cornes sur la tête du roi font allusion au fait que la reine avait des amants. L’animalisation est ici clairement dégradante, tout particulièrement pour le roi, et reflète une attitude très hostile. Leurs relations avec le peuple et les révolutionnaires sont alors très dégradées, leur pouvoir est très affaibli, et ils seront mis à mort l’année suivante.

Le Chevalier à la triste figure partant déloger l’Assemblée Nationale (The Knight of the woeful countenance going to extirpate the National Assembly), 1790

Là aussi, l’hostilité est manifeste et le ridicule des personnages va plus loin que le simple comique. L’individu figuré en armure s’appelait Edmund Burke, écrivain britannique très opposé à la Révolution française. Il est représenté comme un chevalier du passé, ressemblant au personnage de Cervantes, Don Quichotte, lui-même défenseur ridicule d’une chevalerie de légende déjà complètement dépassée à son époque. Sa monture a le visage du pape Pie VI, lui aussi opposé à la Révolution. L’animal qui forme le corps du pape n’est pas un cheval, mais une mule ou un âne, emblèmes équivalents de la bêtise obstinée, c’est-à-dire du refus de reconnaître la réalité.

« Hollande, l’effet Charlie », Midi Libre, mardi 20 janvier 2015

Voici, pour finir, un exemple tiré de notre malheureuse actualité.

On peut se demander si cette caricature est comique ou hostile. Peut-être un peu les deux. On y fait allusion au fait que la popularité très basse du président de la République a remonté peu après l’attentat du 7 janvier 2015 contre les membres du journal Charlie Hebdo.

Le fait que le président puisse être « pardonné » ou se pardonner lui-même de fautes politiques, qui l’ont rendu impopulaire, grâce à l’assassinat de plusieurs dessinateurs et journalistes n’inspire certes pas la sympathie à son égard ! Les allusions de ce dessin à celui qui fit la couverture de Charlie Hebdo, le lendemain de la tuerie, vont donc dans le sens d’une certaine dureté à l’égard de François Hollande.

Mais, en même temps, la façon dont il est dessiné va plutôt dans le sens du simple comique et fait même penser au style rassurant des dessins animés pour enfants. La petitesse de ses yeux, son nez, ses grosses joues et son front proéminent sont exagérés, certes, mais dans un style arrondi qui… « arrondit les angles » comme on dit, c’est-à-dire qui émousse, adoucit la charge de la caricature.

En conclusion, on pourrait qualifier ce type de caricature de « critique », ce qui est aujourd’hui généralement le cas de la plupart des caricatures politiques dans la grande presse, où l’on se garde de toute franche hostilité à l’égard des personnalités représentées, que l’on ne veut plus voir comme des ennemies, mais tout au plus comme des adversaires.

Philipon_Metamorphose_Louis-Philippe_en_poire

Charles Philipon, La métamorphose du roi Louis-Philippe en poire, 1831

Publicités

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans quatrièmes, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s