Lettres et affiches

Peter Blake,

Peter Blake, « Letter S », série Alphabets, 1991

Diaporama en powerpoint : Sujet1_5e_affiche

Diaporama en PDF : Sujet1_5e_affiche

L’art appliqué qui est commun à l’affiche et aux autres arts graphiques est la typographie. D’après le glossaire, c’est une technique d’impression de caractères (à l’origine, des caractères mobiles en relief) formant un texte, différente des modes d’impression par report (comme la lithographie). La composition typographique désigne l’organisation des textes avec les différents caractères. Mais c’est aussi le dessin ou l’invention de caractères formant une police d’écriture ou le lettrage exécuté manuellement.

Imprimerie, typographie, conception d’affiche et composition d’autres imprimés, sont des artisanats et des arts appliqués, des métiers déterminés. Mais ce sont aussi des pratiques de la forme qui ont toujours intéressé les artistes. De même, certains professionnels se sont fortement inspirés des arts plastiques dans leurs créations typographiques. Leurs méthodes se sont parfois approchées des démarches artistiques.

La première qualité d’une affiche est d’attirer le regard de loin et de le retenir pour savoir ce qui s’y trouve. C’est pourquoi la forme des lettres, la typographie, mais aussi l’image, la couleur et, bien sûr, la composition y sont importantes. Ces qualités sont celles d’un tableau, mais l’affiche comporte aussi des informations écrites sur l’événement ou le produit dont elle fait la promotion. L’artistique y est donc généralement subordonné à la communication. Toutefois, les artistes modernes vont tenter de renverser ce rapport, en faisant de ces techniques de communication des vecteurs de l’expression artistique dans la vie quotidienne.

COMMENTAIRE DU DIAPORAMA :

Henri de Toulouse-Lautrec, affiche pour Aristide Bruant et son cabaret, vers 1885-89

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) est peintre, contemporain des impressionnistes. Il passera une bonne partie de son existence dans les lieux de la vie nocturne parisienne, partageant la vie des artistes de cabarets et des prostituées, qui seront les principaux sujets de ses œuvres. C’est ainsi qu’il fera la connaissance d’Aristide Bruant, célèbre chansonnier de l’époque, qui se rendit célèbre par son répertoire chanté sur le langage et les mœurs de la rue et son style pittoresque. Toulouse-Lautrec l’a souvent observé et dessiné.

Pour cette affiche, il choisit de représenter le chanteur de dos. C’est un parti-pris original, mais pourquoi ? C’est que la silhouette d’Aristide Bruant est tout de suite reconnaissable : elle est connue de tous et attire par elle-même l’attention. Il avait lui-même créé son costume, qui mettait en valeur sa carrure et lui donnait l’air, en même temps, d’un artiste, d’un artisan et d’un conspirateur anarchiste. En outre, un touriste qui ne le connaît pas encore ne pouvait manquer d’être intrigué par son allure, cette vue de dos inhabituelle et qui semble défier le spectateur.

De plus, les lettres du textes sont dessinées par Lautrec en harmonie avec le style de l’affiche. Le nom du chanteur est tracé en oblique, avec le mot « théâtre », par contraste avec le reste du texte qui est horizontal. Cela aussi attire l’attention et dynamise la lecture. On remarque que l’orientation du nom « Aristide Bruant » suit le dessin du pavé au sol, représenté sous ses pieds, qui fait allusion au contenu de son répertoire.

Marinetti, page du livre Les mots en liberté Futuristes, 1919

Marinetti (1876-1944) est un poète italien, l’un des fondateurs et chefs de file du mouvement futuriste. Il veut bouleverser l’ancien système des beaux-arts et les traditions artistiques héritées en son temps.

En tant que poète, il va ainsi apporter de nouveaux sujets, des sujets modernes, comme la vitesse. Mais il va aussi bouleverser l’ordre typographique. À la place des lettres régulièrement alignées selon un code précis pour rendre lisibles les mots imprimés et accessible leur signification, il compose ses pages de poèmes avec des lettres apparemment éparpillées en tous sens à l’ensemble de la surface, sans aucun ordre perceptible. Les poèmes sont faits de mots et d’onomatopées juxtaposés, plus que de phrases : c’est ce qu’il appelle « les mots en liberté », parce qu’ils sont déliés de l’ordre mécanique et linéaire de l’imprimerie. Les lettres acquièrent ainsi une plus grande présence plastique : le lecteur est amené à s’intéresser tout autant, sinon plus, à leur forme qu’à leur place dans le texte. Il est vrai que le poème est beaucoup moins lisible ainsi ! Mais cela libère l’expression et ouvre la voie à d’autres inventions typographiques.

El Lissitzky, Le constructeur (autoportrait), 1925

El Lissitzky (1890-1941) est un artiste et architecte russe. D’abord membre du groupe suprématiste, il se rapprocha ensuite des constructivistes, dont l’art de référence était l’architecture.

Dans cette composition, il se présente lui-même comme le constructeur. Par un montage photographique (photomontage), sa main se superpose à son visage de manière à faire coïncider son œil droit avec la paume de sa main droite. Celle-ci tient un compas, outil emblématique de l’architecte, comme si elle traçait le cercle qui entoure partiellement la tête de l’artiste, en une sorte d’auréole d’un nouveau genre. Le fond est fait d’un papier millimétré qui disparaît partiellement sous différentes bandes de gris, se croisant à angle droit et parallèles aux bords de l’ensemble. On distingue les trois dernières lettres de l’alphabet et une flèche.

Ce qui attire et retient l’attention, ici, c’est l’effet d’étrangeté causé par la superposition en transparence du visage et de la main. C’est aussi la clarté du fond : aussi bien sa luminosité que sa lisibilité géométrique. On voit la grande différence avec les « mots en liberté » de Marinetti. Or, il n’y a pas de retour à la norme pour autant, mais une nouvelle forme d’organisation de la page, dont l’outil est le dessin architectural et non plus l’imprimerie.

Neville Brody, page de présentation personnelle, années 1980-90

Neville Brody (né en 1957) est, lui, un professionnel du graphisme : il a conçu un certain nombre de maquettes pour la presse et il a aussi inventé plusieurs polices de caractères.

Il n’est pas un artiste, contrairement aux trois exemples précédents, mais on voit des similitudes entre sa page de présentation personnelle et celle d’El Lissitzky ci-dessus : son autoportrait photographique est encadré parallèlement et à angle droit par son prénom (verticalement) et son nom (horizontalement). Des formes simples, géométriques, des flèches, captent et dirigent le regard. Du texte se superpose à la photographie en suivant les traits du visage et les ombres. Trois exemples de ses réalisations (affiches, pages de magazines) illustrent un texte expliquant sa méthode.

À la différence de la composition d’El Lissitzky, c’est la typographie qui organise l’espace de la page et il y a des couleurs. Mais l’ensemble s’inscrit toujours dans une grille orthogonale avec des éléments dissymétriques. Par ailleurs, l’écran de l’ordinateur, l’outil de base numérique se substitue à la table de l’architecte.

Neville Brody, affiche pour un match de boxe, avec Mike Tyson

Voici un exemple de réalisation plus utilitaire de Neville Brody : une affiche annonçant une rencontre sportive, qui est aussi un spectacle. Il s’agit d’un match de boxe entre le célèbre Mike Tyson et Tony Tubbs, qui eut lieu à Tokyo le 21 mars 1988. La composition en est très claire et lisible, destinée au passant pressé. Les noms des concurrents sont inscrits en haut de l’affiche. Au centre, se trouve l’annonce de l’évènement et le lieu. En bas, une image de la salle. Les inscriptions en japonais reprennent les mêmes informations.

Le dessin simplifié des deux personnages, évoquant la gravure, donne son style populaire à cette affiche et joue son rôle attractif et séduisant, soulignant l’épaisseur, la rudesse et la puissance des corps.

Peter Blake, pochette du disque Stanley Road de Paul Weller, 1995

Cette pochette de disque a été conçue par le peintre britannique Peter Blake (né en 1932), l’un des fondateurs du pop art en Grande-Bretagne. Il faut savoir que le pop art est apparu en même temps et indépendamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Ces deux mouvements parallèles ont en commun de prendre leurs sujets dans les arts populaires, les formes et les images de la société de consommation et des médias. Ils se différencient par des sensibilités nationales différentes à ces mêmes thèmes.

En tant qu’artiste pop, Peter Blake fut le témoin des sixties (les années 1960), période du développement de la société de consommation et des phénomènes culturels qui lui sont liés : l’apparition de la mode pour adolescents, les musiques rock, soul et pop. Paul Weller, lui, est un enfant des années 1970 et un musicien des années 1970-80. Sa musique est une synthèse du punk et des sixties, c’est pourquoi il a été fait appel à Peter Blake pour cette pochette de disque.

La composition de la pochette forme une sorte de damier, comportant des formes signalétiques simples et visuellement percutantes, aux couleurs vives (cœur, étoile, cocarde). Elles attirent immédiatement le regard par leur évidente efficacité visuelle. Le nom de l’artiste se trouve en haut, le titre de l’album au centre. Les autres images sont des photographies évoquant le monde et la culture de référence du chanteur. Elles se regardent de plus près et sont ainsi faites pour retenir l’attention, à la recherche d’informations plus fines.

Gérard Paris-Clavel, Zone art (7/8), 2009

Gérard Paris-Clavel, Zone art (7/8), 2009

En guise de post-scriptum, voici un bel exemple de l’art contemporain de l’affiche et de la typographie. Cette image est parue dans le journal L’Humanité du 30 décembre 2009, pour « l’humaginaire », espace de recherche sur « l’imaginaire politique ». Gérard Paris-Clavel est l’un des plus grand graphistes contemporains, fondateur du groupe Ne pas plier, qui militent pour une interaction entre arts plastiques et arts appliqués, dans l’esprit du constructivisme soviétique.

Publicités

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans cinquièmes, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s