Identité, non-identité

Thomas Ruff, Portrait (Sabine Weirauch), 1988

Thomas Ruff, Portrait (Sabine Weirauch), 1988

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L’identité, c’est ce qui ne change pas, ce qui est permanent, persiste dans le temps, ce qui se retrouve toujours et que l’on peut ainsi reconnaître à des traits, ou des indices, constants : bref, c’est tout ce qui permet d’identifier une même chose ou un même individu. L’ensemble de ces traits doit aussi permettre de différencier la chose ou l’individu des autres.

La carte nationale d’identité sélectionne certains traits qui permettent à des administrations, à l’État, d’identifier et de reconnaître chacun des citoyens de la République. La carte d’identité définit une norme : celle de l’identité officielle qui sera la même pour tous. D’autres autorités, ethniques, religieuses, par exemple, vont imposer d’autres traits distinctifs pour reconnaître l’appartenance ou non à leur ensemble. Enfin, l’individu tente de définir son identité personnelle par ses goûts : le choix de ses vêtements, de sa coiffure, de la musique qu’il aime, etc. Certains traits sont imposés du dehors ou choisis.

Beaucoup de ces traits, en tout cas, sont visibles, certains se rapprochent même de l’art, comme le style vestimentaire. C’est pourquoi les questions liées à l’identité intéressent les artistes, qui trouvent là beaucoup de matière à réflexion et à création.

COMMENTAIRE DU DIAPORAMA :

Andy Warhol, Autoportrait, 1963-64

Andy Warhol (1928-87) est un artiste américain, l’un des fondateurs du pop art aux États-Unis. Ici, il utilise sa technique habituelle : le transfert sur toile par la sérigraphie (technique d’impression au pochoir à travers un écran tendu sur un cadre, dont certaines parties sont bouchées), d’une photographie agrandie et le passage par zones d’un certain nombre de couches de couleur, avec parfois des ajouts manuels.

Il a travaillé à partir de photographies d’identité de lui-même, où l’on voit qu’il s’amuse à contredire certaines normes : il cache ses yeux derrière des lunettes noires et fait des mimiques ; deux possibilités interdites pour l’utilisation de ces photos dans des papiers officiels, tels que carte d’identité, passeport, permis de conduire.

Andy Warhol, Autoportrait avec camouflage, 1986

Ici, l’artiste va plus loin dans la non-identité. Toujours selon la technique de la sérigraphie, il se représente coiffé d’une perruque. La couleur passée sur son image, à demi-cachée, reprend un motif de camouflage militaire. C’est une façon simple et nette d’affirmer l’ambiguïté de l’autoportrait, qui dissimule autant qu’il montre.

Adrian Piper, I am the locus, 1975

Adrian Piper (née en 1948) est une artiste et philosophe américaine, qui s’est beaucoup intéressée aux enjeux de l’identité, notamment de genre (identité sexuelle) et de « race » (racisme). En tant que femme et métisse afro-américaine, elle se sentait particulièrement concernée par ces problèmes. C’est pourquoi, dans cette œuvre, basée sur la photographie, elle va se déguiser en homme, en accentuant certains traits attribués au « mâle » afro-américain, encore en ce temps là. Elle se met une fausse moustache et s’habille en vêtement « sport », lunettes miroir, coupe de cheveux « afro » et cigarillo à la bouche.

Elle se présente ensuite dans une séquence photographique qui la montre s’avançant ainsi déguisée au milieu de la foule de New York. Elle a retouché les photographies pour y souligner certaines formes et surtout y écrire ce qu’elle pense à ce moment là, en tant qu’homme afro-américain dans une grande ville des États-Unis.

Voici une traduction de chaque membre de phrase successif : « Je suis le lieu de la conscience/entouré et contraint/par des objets physiques animés/avec des surfaces humides, charnelles, pulsatiles/dégage de mon chemin connard. »

Les sentiments d’isolement, d’absence de communication avec les autres, remplacée par le contact des corps subi dans la foule, et l’agressivité peuvent avoir été vécus par n’importe qui d’entre nous. C’est une expérience commune et, en même temps, trop banale pour faire une différence : je me crois unique au milieu de ces individus que je ne connais pas, mais eux aussi peuvent vivre la même chose ; où est mon identité ?

De plus, Adrian Piper, pour s’identifier à un homme par son déguisement, suit une certaine image, une certaine mode de ce que doit être l’homme afro-américain pour se faire reconnaître comme tel, y compris par cette agressivité qu’on dit souvent typiquement masculine. Elle joue avec des « clichés » : des images toutes faites, qui réunissent des traits supposés caractéristiques, comme on en utilise parfois au cinéma, par exemple. Elle met ainsi en question, par son expérience du transfert entre plusieurs identités, ce qui permet de les fixer aux yeux des autres.

Barthélémy Toguo, Tampons, vers 2012

Barthélémy Toguo (né en 1967) est un artiste camerounais qui vit et travaille entre Paris et Bandjoun. Il s’intéresse, dans certaines de ses œuvres aux changements de société, à leurs conséquences politiques et aux expériences de migration que cela peut entraîner.

C’est le cas ici. On voit des pièces de bois sculptées (forme artisanale de sculpture, qui peut faire penser à l’art traditionnel africain des statuettes religieuses ou magiques), posées sur une table, sur une face desquelles des mots inversés sont gravés sur un fond de couleur sombre. C’est ce qui fait penser à des tampons. Les mots visibles sur la photographie sont : « printemps arabe », « apatride », inégalité », « south sudan » (Soudan du Sud). Mais, si l’on considère la taille (par rapport à la table) et la forme de ces « tampons », on pense aussi à des bustes (tête, cou et épaules). Il y a donc sur cette table des images sculptées d’individus à peu près tous semblables, sans traits distinctifs, associées à des tampons.

L’ambiguïté de la forme permet d’associer ces deux choses, le tampon et la figure humaine, dans une réflexion sur ce que signifie l’expérience d’un changement de régime politique, ou le danger (persécutions ethniques au Sud Soudan), tout ce qui peut provoquer l’exil, la migration, et même le déclassement (l’inégalité). Tous ces mouvements sont contrôlés par des administrations et d’autres autorités qui ont le pouvoir de nommer et de sélectionner les traits distinctifs, mais aussi communs, de cette expérience vécue par certains individus. Ils peuvent être ainsi finalement privés, non seulement de certains droits, mais aussi de leur expérience intime et de son unicité : dépersonnalisés et traités comme des pièces de bois.

Barthélémy Toguo, The New World Climax (l'apogée du nouveau monde), 2000

Barthélémy Toguo, The New World Climax (l’apogée du nouveau monde), 2000

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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