Félix Vallotton et Fernand Léger sur la Grande Guerre

Gino Severini, Synthèse plastique de l'idée "guerre", 1914

Gino Severini, Synthèse plastique de l’idée « guerre », 1914

 

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COMMENTAIRE DU DIAPORAMA :

Félix Vallotton, Verdun, 1917, huile sur toile, 115 x 146 cm

Félix Vallotton, né à Lausanne, en Suisse, en 1865, s’est installé à Paris et il y est mort en 1925. Il sera membre du groupe symboliste Nabi.

Le tableau présenté ici est atypique dans son oeuvre. Il s’agit de la représentation du champ de bataille le plus meurtrier de la Grande Guerre : Verdun. Les Allemands utilisèrent massivement leur artillerie pour écraser toute résistance des troupes françaises. Par l’énormité des moyens utilisés, la guerre ressemble alors à une catastrophe naturelle : ouragan, éruption volcanique ou tremblement de terre. L’être humain est dépassé par les forces qui se déchaînent et menacent de l’anéantir.

Le problème du peintre est de représenter l’action de ces forces inhumaines, bien que leur grandeur dépasse notre pouvoir d’en donner une image d’ensemble. En effet, tenter de rendre en un tableau cette expérience par l’action de quelques soldats ne suffit pas. Vallotton va donc choisir de montrer combien la vision normale d’un individu est perturbée lorsqu’elle est plongée au coeur du cataclysme.

Mais, cela est contraire à l’idéal d’harmonie et de simplicité poursuivi par les Nabis. C’est pourquoi Vallotton va chercher son inspiration dans le cubisme, plus avancé dans la représentation d’une vision dynamique du monde, éclatée par le mouvement. Il écrit, après sa visite du champ de bataille : « Que représenter dans tout cela ? […] Peut-être les théories encore embryonnaires du cubisme s’y pourront-elles appliquer avec fruit ? Dessiner ou peindre des « forces » serait bien plus profondément vrai qu’en reproduire les effets matériels, mais ces « forces » n’ont pas de forme, et de couleur encore moins. »

Rappelons que le cubisme est un mouvement artistique, fondé par Georges Braque et Pablo Picasso vers 1907. Le réservoir à Horta de Hebro (1909, huile sur toile) de Picasso est un exemple des débuts de cette entreprise de déstabilisation de la perception ordinaire des choses.

Vallotton organise son tableau par des obliques en un même mouvement tournant que les compositions cubistes. Ici, la majorité des diagonales qui structurent la surface matérialisent la façon dont les projectiles d’artillerie, les obus, semblent fendre l’air en s’abattant sur la terre. C’est ce que représentent ces angles aigus qui traversent le champ de vision en tous sens. Au premier plan, il reste un peu de terre ferme : c’est la place où se tient le spectateur, en hauteur par rapport au reste du champ de bataille. L’impression de se trouver ainsi au bord d’une pente ou d’une falaise augmente la sensation de vertige provoquée déjà par le tumulte du bombardement. Le premier plan est séparé du reste de la scène par des fumées, blanches et noires, d’incendie et de gaz meurtriers. Le terrain est en partie couvert de troncs d’arbres dépouillés et brûlés. Toute vie semble avoir disparu : on ne voit aucun être humain. Le jeu des couleurs dynamise et dramatise la vision de la scène : « Verdun. Tableau de guerre interprété, projections colorées, noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz. », écrit Vallotton pour résumer la description de son oeuvre.

D’autres mouvements artistiques vont tenter d’aller plus loin que le cubisme : le futurisme italien et le cubo-futurisme russe. Le tableau de Vallotton se rapproche beaucoup de ces recherches, comme le montre la comparaison avec Rayonnisme Rouge, (1913, gouache sur papier) de Mikhail Larionov, par exemple. On y voit aussi, en effet, un entrecroisement d’angles aigus colorés, qui traversent la surface du tableau et le structurent, tout en créant un effet dynamique.

D’autres artistes, témoins de la Grande Guerre, seront conduits à adopter des solutions artistiques comparables, quand ils voudront représenter l’expérience du champ de bataille. Otto Dix est surtout connu pour avoir représenté la guerre après l’action, dans ses conséquences sur les individus : les morts et les mutilés de la guerre. Mais, avec Le canon, (1914, huile sur toile) il montre, du côté allemand cette fois, un canon de très gros calibre en action, le moyen technique surpuissant qui rendit cette guerre si destructrice. Pour en rendre le caractère monstrueux et explosif, il ne semble pas avoir d’autre choix que d’employer les mêmes procédés cubo-futuristes que Vallotton.

Fernand Léger, La partie de cartes, 1917, huile sur toile, 129 x 193 cm

Fernand Léger, né en 1881 et mort en 1960, est un peintre français. Il se passionne pour le moderne, qui se caractérise pour lui par la complexité des sensations basées sur les contrastes. La machine est le principal modèle de cette esthétique et Léger voit le futur comme une grande construction mécanique et architecturale à laquelle s’intègrera l’humain.

Contrairement à Vallotton, Fernand Léger, plus jeune, sera enrôlé au front. Il a une connaissance approfondie de la vie de soldat au milieu des combats et dans les tranchées. Son tableau semble très différent de celui de Vallotton. On y voit d’abord une prolifération de formes géométriques irrégulières colorées, surtout cylindriques. En regardant plus attentivement, on reconnaît des bras et des mains et on finit par distinguer deux figures humaines au premier plan, qui se font face. Deux autres au fond tiennent des cartes à jouer, dont on aperçoit les motifs : un as et un sept de carreaux. On distingue aussi des couvre-chefs : le personnage à droite du tableau porte un casque, celui de gauche un képi rouge, de même que l’un des personnages du fond. Il existe un dessin fait sur place, où l’on voit mieux ce qui se passe :

Fernand Léger, Soldats jouant aux cartes, 1916, dessin au crayon sur papier

Fernand Léger, Soldats jouant aux cartes, 1916, dessin au crayon sur papier

On y voit bien comment Léger simplifie les formes pour aboutir aux figures d’aspect robotique du tableau. Il traduit ainsi en art la transformation de l’être humain par la technique mais aussi sa foi dans la capacité de la vie humaine à intégrer et à dominer ces forces qui semblent d’abord le dépasser.

Cette vision « futuriste », à sa manière, est à la fois inquiétante et plus optimiste que celle d’Otto Dix dans Les joueurs de skat ou Invalides de guerre jouant aux cartes (1920, huile sur toile). Ce ne sont pas des individus transformés, mais irrémédiablement mutilés et diminués que nous voyons dans le tableau de Dix. L’aspect caricatural de ces figures suggère qu’ils sont aussi mentalement diminués par le traumatisme de cette guerre. Invalides, devenus incapables de travailler, il ne leur reste plus qu’à survivre et passer le temps. On se demande quelle société pourra se reconstruire sur une telle base.

Léger, lui, montre un moment de paix au milieu de la guerre : un temps porteur d’espoir. Des hommes jouent ensemble pendant une accalmie. Pour lui, c’est toute la fraternité des tranchées qui s’exprime ; l’officier (le képi) et le simple soldat (le casque) font l’expérience extrême d’une condition commune. La guerre met en évidence leur égalité. Pour Léger le moderne, c’est le vieux monde, avec ses inégalités de classes, qui meurt dans la guerre tandis que le nouveau, plus démocratique et plus humain, est en train de naître.

Vallotton et Léger ont finalement en commun de vouloir représenter ce qui dépasse la perception ordinaire et n’est pas représentable : le bouleversement des sensations et des repères, chez Valloton, et l’invisible transformation du monde selon l’idée de progrès humain, chez Léger. Tous les deux empruntent aux mêmes sources artistiques pour y parvenir : le cubisme, le futurisme et leur synthèse, le cubo-futurisme. Ils y sont conduits parce qu’ils cherchent à représenter l’action, le mouvement, et non à faire un constat après coup. Leur commune volonté de maîtriser ce qui dépasse les bornes de la perception produit une « esthétisation » de la guerre, qui n’en est pas nécessairement la glorification. En cela aussi, ils sont proches des futuristes qui expriment le dynamisme, parfois violent, de la transformation du monde par la technique moderne.

C’est toute la différence avec le grand peintre de la guerre que fut Otto Dix. Il veut seulement témoigner des conséquences immédiates et prochaines de la Grande Guerre : la destruction, la mort, la mutilation et les risques humains et politiques qu’un tel désastre entraîne. L’une de ses oeuvres les plus monumentales, La guerre (1929-32, tempéra sur bois) est une méditation sur cette grande part d’ombre, faite de ravages et de blessures profondes, qui domine alors les corps, les coeurs et les esprits, non sans de graves dangers.

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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