Yves Klein (1928-1962). De la couleur à l’espace

Yves Klein, Ex voto dédié à St Rita, 1961

Yves Klein, Ex voto dédié à St Rita, 1961

Attention : le document ci-dessus peut choquer des sensibilités très pudiques. Cette vidéo montre comment Yves Klein concevait les empreintes de corps que l’on peut voir sur l’affiche Architecture de l’air, 1961 (voir diaporama), par exemple. C’est aussi un bel exemple de performance : un spectacle conçu et programmé par l’artiste et généralement exécuté par lui-même. À la différence du happening, où le hasard joue un rôle important, la performance est entièrement programmée et peut donc se répéter.

Diaporama en PowerPoint : 3_Art contemporain_Yves Klein

Diaporama en PDF : 3_Art contemporain_Yves Klein

COMMENTAIRE DU DIAPORAMA :

Bloc d’ocre, Blombos, Afrique du sud, -80-75000 AP

Cet objet issu de la préhistoire est présenté ici pour rappeler l’importance de la couleur dans l’art. La couleur était déjà considérée comme une matière précieuse. Elle a donc une valeur en soi, indépendamment de son utilisation. C’est pourquoi elle peut être sacrée.

Ce n’est qu’à partir de la Renaissance, lorsque l’idée commence à primer sur la pratique, que les matériaux seront abaissés au niveau de simples moyens. L’académisme fera primer le dessin sur la couleur. Delacroix sera le premier à rompre avec cette évolution : en composant ses tableaux avec la couleur, il ouvrira la voie aux impressionnistes et à l’art moderne.

Yves Klein redécouvre le tableau monochrome. Des artistes de l’avant-garde russe, tels Malevitch et surtout Rodtchenko l’avaient précédé. Mais Yves Klein va en faire un monde pictural en soi. Les artistes de la préhistoire avaient une prédilection pour l’ocre, Yves Klein va élire le bleu, un bleu assez proche du lapis-lazuli, employé en Mésopotamie, et du bleu céleste que l’on aimait au Moyen Âge.

De plus, il inventera un procédé pour fixer le pigment sur le support sans le mélanger avec un liant, afin de préserver tout l’éclat de la couleur. Ainsi, il retrouve la fascination des premiers temps pour le rayonnement de la couleur en soi. Enfin, le pigment pur est une poudre : la surface du tableau sera plus ou moins granuleuse. Outre la profondeur visuelle du champ coloré, celui-ci se présente également avec un léger relief et entre dans l’espace du spectateur. Comme Pollock, Yves Klein réfute la séparation classique entre l’espace suggéré du tableau et l’espace réel.

Yves Klein, L’Accord bleu, 1960

Yves Klein en tirera rapidement les conséquences et va explorer le relief. L’éponge naturelle devient ainsi un matériau privilégié. Son aspect et sa forme s’harmonisent avec la surface rugueuse du tableau couvert de pigment. Mais il y a plus : l’éponge prend également une signification. En effet, Yves Klein va développer une théorie de l’imprégnation de l’espace et du spectateur par la couleur. L’éponge signifie donc également ce processus d’imprégnation : le spectateur est invité à se laisser lui-même pénétrer par la couleur et à en absorber le rayonnement, comme une éponge. L’éponge accentue également le relief et la présence du tableau dans l’espace : elle a un caractère haptique.

Yves Klein, Architecture de l’air, 1961

L’espace devient alors une préoccupation capitale pour Yves Klein. Il va développer une utopie : l’architecture de l’air. En voici une représentation picturale et poétique, qui inclut des anthropométries (voir le document en vidéo). Il s’agit, à la fois, d’investir l’espace concret et de le réaménager en vue de la libération totale de l’être humain. Cet accomplissement, comme dans de nombreux mythes et traditions spirituelles, aboutit même à la libération de la pesanteur.

Cependant, la date indique aussi que l’artiste était inspiré par la conquête de l’espace déjà en cours depuis quatre ans. Il y a donc une rencontre ici entre la logique d’une démarche artistique et l’époque dans laquelle elle s’inscrit. On peut ainsi parler d’art contemporain, au sens où l’œuvre nous montre la contemporanéité d’un événement présent avec un certain legs du passé et une certaine vision du futur.

Yves Klein, en collaboration avec Claude Parent, Cité climatisée (toit d’air, lits d’air et murs de feu), 1961

Ici, l’artiste s’allie avec l’architecte pour étudier la possibilité d’une réalisation concrète de cette utopie. Le but est de réaménager le monde en supprimant toute construction qui ferait obstacle au libre déplacement des corps vivants dans l’espace. L’abri et l’enclos de l’habitation sont procurés par les toits d’air et les murs de feu. Le mobilier est constitué de matelas d’air. De l’air pulsé par des canons à air serait suffisant pour protéger des intempéries, tandis que des alignements de torches remplacent les murs.

Yves Klein continuera par la suite à s’intéresser au feu en réalisant des sculptures composées de semblables torches alimentées au gaz et des peintures de feu.

Superstudio, Gratte-ciel mirroir, 2006 ; Monument continu, 1969

Cette vision utopique d’Yves Klein était positive, comme toute utopie. Yves Klein y croyait et se situait dans une relation poétique au progrès. Mais, quelques années après, c’est le scepticisme et l’ironie qui l’emportent, sous des formes qui ressemblent pourtant à la vision d’Yves Klein. La contestation du développement technique, confondu avec le progrès, entraîne des visions, non plus utopiques, visant à préfigurer l’accomplissement du progrès, mais prospectives. Des architectes comme le groupe Superstudio, Archigram ou Rem Koolhaas (Exodus, ou les prisonniers volontaires de l’architecture, 1972) vont imaginer et illustrer l’exagération de certaines tendances urbaines de l’époque. Ils se situent dans l’esprit du pop art, c’est-à-dire d’une représentation ambigüe de la société industrielle de consommation. Ils aboutissent à une caricature du fantasme de la « table rase » attribué aux modernes.

Un homme dans l’espace ! Le peintre de l’espace se jette dans le vide !, octobre 1960

Comme nous l’avons vu, après Jackson Pollock s’intéresser à l’espace conduit l’artiste à l’investir lui-même, avec son propre corps. « L’artiste apporte son corps » disait Paul Valéry. Tout se passe comme si cette affirmation devait désormais s’entendre au sens littéral, avec les pratiques du happening et de la performance. Ici, Yves Klein réalise une performance afin d’en faire une image. Il réalise lui-même cette libération de la pesanteur, rêvée avec l’architecture de l’air.

Nous avons là un autre exemple de la nouvelle relation des artistes aux médias, laquelle va se développer avec le pop art et l’art conceptuel. Yves Klein invente un journal au numéro unique, qui formera le support de cette photographie et qui sera diffusé lors d’une exposition. Il montre ainsi comment l’artiste s’inscrit désormais, depuis Pollock, dans la diffusion médiatique de la culture, mais aussi comment les médias sont de puissants vecteurs pour la fabrication de mythes et non seulement des canaux d’information.

Publicités

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans troisièmes, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s