Le XIXe siècle 3 – Caspar David Friedrich (1774-1840) : dans la lumière du monde

Caspar David Friedrich_Femme à la fenêtre_1822

Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre, 1822

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Nous avons vu, en regardant Vues des fenêtres droite et gauche de l’atelier de l’artiste à Dresde, 1805, que la lumière en est le sujet principal. La lumière, c’est ce qui permet aux yeux de voir. On peut dire que la lumière est le milieu, ou l’élément de la vision. Partageant un esprit commun avec les scientifiques et les ingénieurs, les premiers artistes modernes vont s’intéresser aux éléments naturels qui fondent leur métier ; la lumière, condition de la visibilité du monde extérieur, est l’un des premiers d’entre eux. Mais cela va aussi conduire les artistes à explorer l’invisible et à ouvrir ainsi la voie à l’art non figuratif, dit abstrait.

blue-and-gray

Mark Rothko, Blue and Gray, 1962

COMMENTAIRE DU DIAPORAMA : 

Moine au bord de la mer, 1809-1810

Ici, que voyons-nous au premier abord, avant d’avoir scruté le tableau en quête d’un point d’accroche pour le regard ? Presque rien. Des zones de couleurs, plus ou moins sans forme. On distingue finalement trois bandes, divisant horizontalement le tableau, et une silhouette verticale. Celle-ci, c’est le « moine » dont nous parle le titre, qui se tient donc sur une plage formant la bande inférieure, de couleur jaune. Au-dessus, et donc aussi en second plan par rapport à la figure du « moine », une bande sombre représente la mer. Enfin, au-dessus encore, nous reconnaissons alors le ciel dans cette zone parsemée de violet, de bleu-vert, de blanc-jaune et de bleu.

Il n’y a donc presque plus rien à voir, si ce n’est de la couleur peinte, répartie à la surface d’une toile, et cette petite figure solitaire d’un homme. Sans lui, à la limite, cette peinture n’aurait plus le sens d’un paysage. Sans cette présence solitaire d’un homme, le monde disparaîtrait. L’homme solitaire se tient à la frontière ténue entre le visible et l’invisible. Cette frontière ne tient qu’à lui, ainsi que le passage d’un côté à l’autre, du visible à l’invisible et vice versa.

C’est aussi par là que la couleur apparaît comme lumière. C’est parce qu’un paysage nous apparaît par cette figure que nous voyons dans cette composition vague de couleurs la lumière crépusculaire et quelque peu orageuse de ce bord de mer du nord de l’Europe. Autrement, il n’y aurait qu’une composition abstraite, comme celles que fit Rothko, ci-dessus, bien plus tard.

La Mer de glace, 1823-1824

Caspar David Friedrich fait bien partie de ces artistes qui remettent en cause les règles admises, académiques, de la représentation. Parmi ces règles, il y a la hiérarchie des sujets, laquelle place au premier rang le « tableau d’histoire » chargé de représenter les grands moments (généralement guerriers) de l’histoire d’une nation et les actions héroïques de ses grands hommes. Le paysage est considéré comme un sous-genre, mais il doit idéaliser une belle nature propice à la présence humaine.

Ici, nous voyons d’abord des blocs de glace brisés qui se dressent, d’autant plus inquiétants qu’ils semblent ainsi pousser vers nous ceux qui sont couchés au premier plan, comme pour nous engloutir. Au fond, on aperçoit des icebergs. Le tout est dominé par des tons froids, comme il convient : violets, bleus, blancs à peine rehaussés par des bruns et des jaunes verdâtres. Paysage sinistre et, selon le goût de l’époque, laid et horrible. Enfin, le regard attentif découvre à droite une forme plus sombre : la coque d’un bateau échoué et près d’être broyé dans les glaces. Nous avons donc tout le contraire de ce qui est recommandable selon les normes académiques humanistes de la représentation : une nature affreuse parce qu’hostile à l’homme et un fait divers peu héroïque.

Comme William Blake, Caspar David Friedrich s’interroge sur les limites de la puissance humaine face aux forces naturelles, à contre courant de l’enthousiasme de son temps pour les « progrès » de la science et de la technique. Mais il faut aussi noter d’où vient la lumière dans ce tableau : elle tombe verticalement du ciel et se diffracte depuis le halo que l’on voit en haut, au milieu. Cette position de la source de lumière renvoie à la tradition religieuse en peinture : elle indique la présence divine, source de toute lumière. C’est donc un éclairage moral qui est ainsi donné à cette image de l’échec des prétentions humaines à dominer la nature : la condamnation est sans appel.

Enfin, la combinaison et l’opposition des tons bleus et jaunes renvoie à la théorie des couleurs de Goethe. Celle-ci eut beaucoup d’influence parmi les artistes, car elle était fondée sur la perception spontanée et confirmait les connaissances empirique des peintres, tout en les approfondissant et les ordonnant en un système. Dans ce tableau, c’est le bleu qui domine, c’est-à-dire le froid, l’éloignement et la tristesse, voire la mélancolie. Quoi qu’il en soit, la possibilité de dégager une signification des couleurs en elles-mêmes, indépendamment des objets qu’elle colore, va ouvrir la voie à l’abstraction en art.

Les Âges de la vie, 1835

Ce tableau est une allégorie. L’allégorie est la personnification d’une idée abstraite : par exemple la liberté incarnée par une femme ayant les traits de Marianne (autre allégorie : celle de la France) dans le tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830. Mais l’allégorie peut aussi être plus complexe et représentée par une scène, comme dans ce tableau de Caspar David Friedrich.

Nous voyons au premier plan, un groupe de personnages sur une plage. De gauche à droite : un vieillard, vu de dos, un homme d’âge mûr qui se tourne vers lui, deux enfants jouant et une jeune fille tournée vers eux. Au second plan, il y a des bateaux en même nombre que les personnages. Il y a donc une correspondance entre eux. Pour la déchiffrer, il faut comprendre que le peintre se fonde aussi sur une correspondance poétique entre le temps et l’espace, autour de la notion d’éloignement : le temps passe et éloigne de nous les instants vécus et les choses dans le passé. Mais il nous éloigne aussi du temps de la naissance et de l’enfance, il nous éloigne de la vie. Réciproquement, le présent est le plus proche. Chacun vit d’abord ici et maintenant. Ainsi, les deux bateaux qui se trouvent devant et ont presque la même taille correspondent aux deux enfants. Le grand bateau ne correspond pas à l’homme mûr comme l’apparence pourrait le faire croire, mais à la jeune fille. Les deux bateaux correspondent donc aux deux hommes : le moins éloigné à l’homme mûr et celui qui s’apprête à disparaître à l’horizon correspond au vieillard, qui s’apprête à sortir de la vie…

Caspar David Friedrich nous propose ainsi une belle méditation, assez mélancolique, mais riche de résonances profondes sur le sens de la vie.

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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