Le XIXe siècle 2 – Goya

Goya, Le sommeil/songe de la raison engendre des monstres, 1797

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Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) est un grand artiste et, en même temps, un témoin capital de son temps ; un témoin de « l’histoire en marche ».

COMMENTAIRE DU DIAPORAMA :

Goya, Le 3 mai 1808 à Madrid, 1814

Goya est espagnol. Il a assisté à l’invasion de l’Espagne par Napoléon Ier, aux brutalités de son armée et à l’insurrection du peuple espagnol qui s’ensuivit. Ce tableau, qui fera date, répond à un concours lancé par le gouvernement libéral espagnol, qui succède à la défaite des Français. Goya met ses espoirs dans ce gouvernement de libération qui reprend cependant des idées des Lumières françaises.

Pour exprimer le pathétique de la situation, Goya bouleverse les conventions académiques de la peinture d’histoire. Il entend décrire l’événement avec exactitude pour en témoigner de façon informative (la scène est située : on reconnaît Madrid au fond) et, en même temps, en faire sentir l’émotion indicible. Il cherche également à communiquer son point de vue, c’est-à-cire à montrer de quel côté il se situe et il faut, selon lui, se situer.

Il est clair qu’il se range du côté des insurgés dans ce tableau. Les soldats français sont représentés de dos comme une masse inhumaine, sans visage. En face, se trouvent les insurgés, en des positions et des expressions diverses. On voit le visage de ceux qui sont encore vivants. Tout particulièrement celui qui crie en levant les bras, violemment éclairé, à tel point que la lumière semble émaner de lui. Pourtant, cette lumière provient de la lanterne des soldats. Goya crée ainsi un lien et une tension dramatiques entre les bourreaux et les victimes.

Cri de révolte ou de terreur ? Difficile de décider ! Peut-être les deux ? Mais, étant donné ce que nous avons dit sur le point de vue du peintre ici, on penchera plus vraisemblablement pour un cri de révolte, un ultime défi. Le geste de cet homme l’apparente au Christ et aux martyrs en général. Sa main droite porte d’ailleurs un stigmate. Voici le détail :

Pour entrer dans une interprétation approfondie, indiquons quelques pistes. Cette scène est une métonymie (une partie pour le tout) concernant l’ensemble du mouvement historique qui succède à la « révolution culturelle » déclenchée par les philosophes des Lumières, suivie des Révolutions américaine et, surtout, française. C’est en son nom que Napoléon Ier envahit l’Europe. Goya était un partisan des Lumières et de la Révolution française. Mais les exactions de l’armée française portaient un coup très dur à cet idéal de progrès. Ainsi, la lanterne qui éclaire l’insurgé peut-elle être interprétée comme la métaphore (analogie, comparaison par images) de cette trahison et dégradation de l’idéal des Lumières en oppression sanguinaire. La lumière semble avoir changé de camp, mais elle est encore le reflet de l’autre.

Goya, Désastres de la guerre : « Bel exploit ! Avec des morts ! », gravure, 1810-20

Cette gravure provient d’une série consacrée aux atrocités dont Goya fut le témoin direct pendant cette guerre d’indépendance en Espagne menée contre Napoléon Ier. Celles-ci furent largement le fait des armées françaises. Mais les insurgés se livrèrent également à des atrocités similaires, brouillant la limite entre victimes et bourreaux.

Cette image montre des cadavres démembrés et exposés après avoir été tués, comme l’indique le titre. Impossible de savoir s’ils sont français ou espagnols. Ces actes sont systématiquement perpétrés pour humilier et intimider l’ennemi, mais aussi pour le provoquer. La guerre, quelle qu’en soit la cause, provoque une déshumanisation difficile à surmonter.

Goya a écrit à la main la phrase qui donne son titre à l’image. Il veut ainsi partager son émotion. Mais nous nous apercevons rétrospectivement qu’il invente ainsi le procédé de la légende qui accompagne nécessairement les photographies de presse. Et il est vrai que cette série d’estampes s’apparente à un reportage avant la lettre. À l’époque, la photographie n’existe pas et ce sont des artistes comme Goya qui se chargent de rendre compte des faits dont ils ont connaissance. L’estampe est reproductible à plusieurs exemplaires : son témoignage peut ainsi se voir démultiplié et diffusé bien plus largement qu’une œuvre unique et avec plus de précision qu’un récit de bouche à oreille (avec toutes les déformations du message que cela suppose).

Jake and Dinos Chapman, Great Deeds against the Dead, 1994 ; Sex, 2003

Cette œuvre d’art contemporain est une citation directe de l’image précédente, reproduite en une sculpture hyperréaliste.

La date est importante : 1994, c’est cinq ans après la chute du mur de Berlin. À ce moment là, beaucoup crurent qu’une nouvelle ère de paix et de progrès s’ouvrait. Mais, deux ans plus tard, la première guerre du Golfe avait lieu, suivie de nombreuses guerres en Afrique, puis de la terrible guerre en ex-Yougoslavie. Sans parler de bien d’autres tensions qui se perpétuaient de par le monde. L’œuvre des Chapman témoigne de cette désillusion, avec plus d’ironie cependant que Goya. La seconde présentée ici (le titre importe peu à notre propos, car il fait allusion à une autre pièce à laquelle cette sculpture était associée) reprend la même citation mais imagine la même scène après pourriture. Ce qui signifie que le temps ne semble apporter que la décomposition de toutes choses, mais aucun progrès.

Goya, Saturne, 1819-23

C’est ce que l’on pourrait dire à propos de cette œuvre, qui fait partie de la série des peintures noires que le peintre a réalisées dans sa maison à la fin de sa vie. Tel le tyran qui tue pour s’assurer le contrôle du pouvoir qu’il ne parvient pas à maintenir autrement, Kronos dévore ses enfants pour qu’ils ne puissent le détrôner. On a vu en ce dieu archaïque une personnification du temps, mais il est bien plutôt l’allégorie du refus du temps qui, paradoxalement, est un ressort de l’histoire. Pour Goya, en tout cas, le temps, l’histoire ne sont ici que destruction.

Il ne trouve rien d’autre que le monstrueux pour l’exprimer, comme Blake. Mais, à la différence de celui-ci, qui anticipait en visionnaire, Goya est un témoin direct de la réalité de l’horreur. L’expression doit en être plus forte, et d’autant plus forte la rupture avec les canons néoclassiques.

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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